Qu'est-ce qui rend un livre rare ? Un libraire répond

Qu'est-ce qui rend un livre rare ? Un libraire répond

Vous avez fait appel à un libraire pour estimer la bibliothèque. Dans la pièce, son regard glisse sur le cuir des traités de droit et de médecine que vous pensiez si rares. Le voilà déjà ailleurs : quelques plaquettes minces des années 30, couverture commune, coincées en bout de rayon. Il les prend, les retourne, s'arrête sur l'une d'entre elles. Des inscriptions à l'encre. Un dessin au crayon, rapide, en marge. Quelqu'un a tenu ce livre de près.

Le libraire ne dit plus rien, il voit. Mais qu'a-t-il vu ?

Le livre rare est le produit d'une équation, pas une qualification tombée du ciel. Cinq facteurs la composent : tirage d'origine, destruction, provenance, état de conservation, demande du marché. Plus ils s'accumulent, plus la valeur monte.

Pour comprendre ce que le terme « livre ancien » signifie précisément dans la profession : Qu'est-ce qu'un livre ancien ?

Le tirage d'origine : premier facteur du livre rare

Le facteur le plus clair : le nombre d'exemplaires imprimés. Pour un premier ouvrage d'un auteur anonyme soudain touché par la gloire, posthume ou non, la rareté se calcule d'abord sur ce chiffre. Les premières plaquettes de poésie de Francis Jammes, tirées à 50 exemplaires non mis dans le commerce, sont rares de toute évidence.

La logique vaut aussi pour les tirages de tête. Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, paru chez José Corti le 25 septembre 1951 : 40 exemplaires numérotés sur papier vergé de Rives, 60 sur pur fil, puis le tirage courant d'environ 5 000 exemplaires. Le 3 décembre 1951, Gracq obtient le Goncourt et le refuse. Les réimpressions se succèdent. Les grands papiers du premier tirage restent autrement plus rares que les courants.

Anne Lamort (La bibliophilie : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sans jamais avoir osé le demander, SLAM, 2021) rappelle que le XIXe siècle systématise les tirages sur grand papier : l'industrialisation ayant rendu le livre populaire, les éditeurs maintiennent une catégorie d'exception sur papiers de luxe, avec un accroissement des tirages bibliophiles à partir des années 1880.

La destruction

L'eau, le feu, l'usage. Yves Devaux le dit clairement dans L'Univers de la bibliophilie (Pygmalion, 1988) : les inondations, incendies, guerres ont anéanti des millions de livres. Quand le stock des exemplaires d'Une Saison en enfer est retrouvé dans la cave de son imprimeur bruxellois, c'est après plus de vingt années dans l'humidité et la poussière. Et que dire de l'usage, ce fossoyeur silencieux : certains enfantina, imprimés à des milliers d'exemplaires, n'en comptent plus qu'une poignée un siècle plus tard, et encore moins en bon état. Les cartonnages Hetzel des œuvres de Jules Verne en sont un exemple parfait, toujours aussi recherchés mais en quantité bien plus réduite.

La nature du papier fait le reste : les tirages courants postérieurs à 1830, produits sur pâte de bois, s'acidifient et s'effritent quand les grands papiers traversent les siècles. Voir notre article sur le livre ancien La grande diffusion a produit ses propres livres rares.

Febvre et Martin documentent également le rôle de la censure dans la destruction volontaire de certaines éditions. Le Musée Grévin d'Aragon (1943), publié clandestinement sous le pseudonyme de François La Colère, est l'une des premières évocations littéraires d'Auschwitz. La censure a fait le travail de sélection.

L'autographe et la provenance

On touche là à l'émotion. Une rencontre entre l'auteur, le livre et son premier possesseur. Cette rencontre peut prendre plusieurs formes : l'envoi autographe signé de l'auteur adressé à son premier possesseur, ou la marque du possesseur, ex-libris ou blason armorié sur la reliure.

Les envois autographes d'auteur à auteur sont les plus recherchés. Quand l'auteur est Gérard de Nerval et qu'il s'adresse à son ami Théophile Gautier, la portée devient historique.

La pratique n'est pas réservée aux romantiques, en témoigne le très bel envoi qu'Henri Michaux adressa en 1943 à une certaine Marguerite Antelme, nom d'épouse de Marguerite Duras, alors fonctionnaire d'une petite commission de l'édition sous Vichy. De tels envois autographes font passer le livre du multiple à l'unique. Voir notre exemplaire d'Exorcismes

Une mention telle que « Ancienne collection André Breton » ou « Bibliothèque Pierre Bergé » donne au livre une profondeur qu'aucun tirage ne peut créer seul.

L'œil de la librairie KOEGUI : certains auteurs sont connus pour peu dédicacer. Leurs envois, même d'apparence commune, demeurent rares et augmentent considérablement la valeur d'un ouvrage, même courant. C'est le cas de ceux de Boris Vian.

L'état de conservation : ce qui différencie deux exemplaires d'un même livre rare

Un brochage lâche, des ratures à l'encre, une charnière fatiguée, un maroquin frotté, un dos même légèrement éclairci : autant de facteurs qui pèsent sur la valeur. À la librairie KOEGUI, nos prix tiennent toujours compte de l'état, décrit avec soin selon les exigences du SLAM et de la LILA.

Si l'état est bon, vient ensuite la question de la reliure. Léon Gruel, dans La Reliure et la dorure des livres (1896), établit une hiérarchie des matériaux qui structure encore les estimations : cartonnage, vélin, basane, veau, chagrin, maroquin. Lorsqu'elles sont signées par de grands relieurs comme Paul Bonet, Pierre Legrain ou Pierre-Lucien Martin, la valeur monte encore.

Qu'est-ce qui fait monter la valeur d'un livre rare ?

Comme toute marchandise, le livre rare est sujet aux modes. Même quand les grands répertoires bibliographiques, un Clouzot ou un Vicaire, indiquent « rare et très recherché », seule la connaissance du marché permet d'estimer au plus juste.

La désirabilité d'un titre fluctue dans le temps et l'espace selon des cycles. Un bibliophile français du début des années 1920 comme Jacques Doucet, conseillé par un certain André Breton, ne désirait pas acheter les mêmes ouvrages que ses prédécesseurs. Le bibliophile américain du XXIe siècle, dont la demande pour la grande littérature française a connu une période de voracité remarquable, en offre un autre exemple : ce marché évolue. Ce qui n'était plus recherché peut retrouver la lumière à la faveur d'une rétrospective, d'une redécouverte critique, d'un prix littéraire.

C'est le métier du libraire de se tenir au courant de ces mouvements.

La valeur de votre livre dépend de cet alignement précis de critères. Faire estimer le vôtre

Sur l'évolution des goûts dans la bibliophilie : voir notre article

Ce que la librairie KOEGUI cherche

Par goût et par conviction, la librairie KOEGUI a très tôt fait le choix des exemplaires les plus rares : tirages de tête, reliures signées dans un état proche du neuf, envois autographes. Chaque livre est inspecté méthodiquement avant intégration au fonds : édition, justification de tirage, état, puis l'intérieur (envoi, dessin, annotation).

Vous pouvez consulter notre sélection de littérature française des XIXe et XXe siècles ou nous contacter pour toute expertise sur rendez-vous à Bayonne. Retrouvez-nous au Salon du Livre Rare de Paris et à l'ABAA New York Book Fair.

Questions fréquentes

Un livre du XXe siècle peut-il être un livre rare ?

Oui. Notre exemplaire de l'édition originale de La Nausée de Jean-Paul Sartre, un des 40 tirés sur Alfa, relié plein maroquin par Pierre-Lucien Martin et enrichi d'un envoi autographe de l'auteur, en est l'illustration exacte : 12 000 euros. C'est précisément ce que nous proposons dans nos catalogues.

Comment savoir si mon livre a de la valeur ?

Vérifier l'édition (est-ce la première ?), le tirage (y a-t-il une justification ?), l'état (couverture, intérieur, reliure), la provenance (envoi, ex-libris). En cas de doute : nous contacter.

Qu'est-ce qu'un grand papier dans un livre ?

Un exemplaire imprimé sur un papier de qualité supérieure (Hollande, Japon, Chine), tiré en nombre restreint, distinct du tirage courant. C'est la catégorie de tête : toujours plus rare, souvent mieux conservée, systématiquement plus recherchée sur le marché.

Un livre en mauvais état peut-il être rare ?

Oui. La rareté tient au nombre d'exemplaires existants ; la valeur tient à la rareté combinée à l'état. Un exemplaire très rare en mauvais état a une valeur, mais bien moindre qu'un exemplaire identique bien conservé.

Qu'est-ce qu'un bibliophile ?

Un amateur qui recherche et conserve avec soin les livres rares ou précieux. Notre article dédié détaille cette définition.

Vous possédez un livre dont vous souhaitez connaître la valeur ? Membre du SLAM et de la LILA, la librairie KOEGUI propose une estimation gratuite et sans engagement, à distance ou sur rendez-vous à Bayonne. L'expertise est indépendante de tout engagement d'achat.

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Sources

  • Anne Lamort, La bibliophilie, SLAM, 2021 | www.slamlivrerare.org
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