Qu'est-ce qu'un bibliophile ?

Qu'est-ce qu'un bibliophile ?

En plus d'avoir offert à la poésie le cadeau de son souffle, Gérard de Nerval a donné à lire, dans Les Filles du feu, les plus belles figures de bibliophile de la littérature. Dans Angélique (1854), il feuillette chez un bouquiniste de Francfort un livre rare qu'il ne peut pas se résoudre à acheter, note le titre exact, rentre à Paris, court les bibliothèques, cherche, cherche, cherche encore. Malheureusement, le livre est introuvable ! Dans Sylvie, il entre « frémissant » dans la bibliothèque d'un oncle défunt et voit les volumes qui la peuplent comme de « vieux amis de celui qui n'était plus ».

Si vous aussi frémissez à l'approche d'une belle bibliothèque, si le contact d'une reliure en plein maroquin vous trouble, si la collation d'un exemplaire tiré sur papier Japon vous fait perdre le fil de la conversation : ne cherchez plus. Vous êtes bibliophile. C'est une affection connue, de celles qui changent positivement la vie, l'embellissent, et pour laquelle la librairie KOEGUI possède de nombreux remèdes.

Ce que le SLAM entend par bibliophile

La définition du SLAM est stricte : le bibliophile est la personne qui aime, recherche et conserve avec soin et goût les livres rares ou précieux (Anne Lamort, La bibliophilie, SLAM, 2021). Trois verbes dans l'ordre. Aimer ne suffit pas : il faut rechercher, ce qui suppose une méthode, une grille de lecture de l'objet. Et conserver, ce qui suppose des conditions précises que nous appliquons rue Vieille Boucherie à Bayonne depuis 2011.

Ce qui sépare le bibliophile du lecteur ordinaire n'est pas la passion. C'est la connaissance. Et la connaissance s'acquiert.

Trois expressions de la bibliophilie, pas trois échelons

Pourquoi devient-on bibliophile ? Souvent par un livre. Pas n'importe lequel : celui qui a compté, lu à l'école ou découvert par hasard, qui a façonné un regard, ouvert un appétit, donné envie de lire autre chose. Pour certains, c'est Le Grand Meaulnes, pour d'autres Le Petit Chose, pour d'autres encore La Gloire de mon père ou Les Racines du ciel. Disposer un jour d'un bel exemplaire, élégamment relié, de ce livre totem, c'est établir un jalon dans sa bibliothèque, lui donner une teneur personnelle. C'est souvent là que la passion naît et que commence la bibliophilie, sans qu'on le sache encore.

La bibliophilie n'est pas un escalier. Certains entrent d'emblée par les grands papiers, d'autres ne quittent jamais les éditions courantes et s'y épanouissent. Ce que nous observons, c'est que la porte importe peu. Ce qui compte, c'est de l'avoir franchie.

Les sociétés de bibliophiles : le plaisir partagé

Il existe des amateurs qui ne collectionnent pas seuls. Ils se regroupent, fixent des règles, commandent des tirages sur mesure. Les XX sont l'exemple le plus radical que nous connaissions.

Pierre Dauze fonde cette société de bibliophilie en 1897. Vingt membres (parmi lesquels Juliette Adam, Léon Bourgeois, Roland Bonaparte) font tirer, à nombre d'exemplaires strictement égal à leur nombre, l'édition originale d'œuvres choisies. Sur un papier de fil filigrané à leur marque, numérotés, non mis dans le commerce. Vingt membres, vingt exemplaires, pas un de plus. Dauze lui-même a consigné leur méthode dans son Manuel de l'amateur d'éditions originales.

Ce tirage n'apparaît pas dans la justification de l'édition commerciale. Il a sa propre couverture, sa propre justification, son existence discrète. Il ne se signale pas (« vivons heureux, vivons cachés », n'est-ce pas ?). Au bibliophile de le pister.

Nous avons en stock deux volumes issus du tirage des XX. Minnie Brandon de Léon Hennique (Bibliothèque Charpentier, 1899), n° 5 sur 20, non mis dans le commerce (forcément !), en reliure plein tissu à la Bradel, enrichi de la suite complète des 18 gravures en couleurs de Thévenot et de 4 planches de décompositions. Et l'un des vingt exemplaires des Conquérants de Malraux (Grasset, 1928), numéroté et signé par l'auteur, portant la double couverture rose et beige propre au tirage des XX, absente de l'édition Grasset ordinaire, relié en 1970 par Pierre-Lucien Martin en demi-box noir et lilas sous étui bordé.

Deux livres du même cercle. Deux beaux objets, d'un grand raffinement. Vingt exemplaires chacun, pas plus.

Se donner les moyens de vérifier : les ouvrages de référence

À un certain stade, le bibliophile ne lit plus les notices de libraires sans les vérifier. Il lui faut les répertoires. Pour la littérature française entre 1801 et 1875, le Carteret fait autorité : Le Trésor du Bibliophile romantique et moderne, quatre volumes (Paris, Éditions du Vexin français et Laurent Carteret, 1976). Les tomes I et II recensent les éditions originales, le tome III les livres illustrés du XIXe siècle, le tome IV les tables générales. Chaque notice donne la collation exacte, les papiers et leur hiérarchie, les points permettant de distinguer un état d'un autre.

Nous proposons cette édition revue et augmentée en très bon état. Ce n'est pas un livre de bibliothèque décorative. C'est un outil de travail, et il en existe bien d'autres.

L'exemplaire enrichi : la passion de Maurice Dugueyt

La bibliophilie peut aller beaucoup plus loin que le bel exemplaire en grand papier. Elle peut produire ce que les Anglais appellent un extra-illustrated copy : un exemplaire dont le possesseur a considérablement augmenté la matière originale, au point d'en faire un objet unique.

L'Agora de René Baudu, illustré par Lobel-Riche (Paris, pour le compte des auteurs, 1925), est l'exemple le plus accompli que nous ayons en fonds. Le tirage était limité à 300 exemplaires numérotés. Celui-ci a été composé par l'artiste lui-même et imprimé spécialement pour Maurice Dugueyt, notaire lyonnais. Aux 23 compositions originales gravées à la pointe sèche s'ajoutent toutes les épreuves en 4 à 7 états successifs par planche, 24 dessins, aquarelles, pastels et encres originaux, une suite de 51 dessins en couleurs signés sur différents supports, 8 bulletins de souscription chacun accompagné d'une eau-forte distincte, et deux cuivres originaux signés encastrés dans une élégante reliure en plein maroquin saumon signée Magnier qui reflète le soin porté par Dugueyt à l'objet de sa passion.

Ce volume est une archive complète de la genèse d'un livre illustré, réunie par un amateur qui a voulu que rien ne se perde. Dugueyt a fait du multiple un unicum. C'est cela, la bibliophilie à son degré le plus accompli.

L'œil de la librairie KOEGUI

Ni l'âge, ni la fortune, ni même la culture générale ne conditionnent la passion, seule la curiosité compte. Nos clients ont entre 16 et 99 ans et sont tous « entrés » en bibliophilie par la même porte, celle du choc produit par la rencontre avec l'objet livre rare : une couverture, un papier inhabituel sous les doigts, une reliure merveilleuse, quelque chose s'est passé qui les a séduits, conquis. La méthode vient après.

Cette méthode, nous l'appliquons aussi à la conservation : température maintenue entre 18 et 20 °C, taux d'humidité relative entre 50 et 60 %, éclairage adapté. Nos ouvrages sont entretenus avec une cire spéciale, et chaque commande est soigneusement emballée pour garantir la sécurité du livre jusqu'à son destinataire. Un beau livre est un objet précieux. Il mérite d'être traité comme tel.

Ce que le libraire regarde en premier

L'édition, le tirage, l'état, la reliure, la provenance : ces cinq critères sont développés dans nos articles Qu'est-ce qu'une édition originale ? et Comment estimer un livre ancien ? Une observation propre à la bibliophilie s'y ajoute : la valeur d'un exemplaire n'est jamais la somme mécanique de ses critères. Anne Lamort parle de « condition bibliophilique » pour désigner cet accord entre le texte, le papier, la reliure et l'histoire de l'exemplaire. Deux volumes du même tirage, à état égal, ne valent pas la même chose si l'un porte la signature d'un grand relieur et l'autre non. Ce que le libraire voit en premier, c'est cet accord. Ou son absence.

Questions fréquentes

Quelle différence entre un lecteur et un bibliophile ?

Le lecteur s'intéresse au texte. Le bibliophile s'intéresse aussi à l'objet qui le porte : le papier, la reliure, l'histoire de l'exemplaire. Les deux ne s'excluent pas (la plupart des bibliophiles sont de grands lecteurs), mais la bibliophilie ajoute une dimension matérielle et historique que la lecture seule n'implique pas.

Faut-il un budget important pour débuter ?

Non. L'Ange gardien-chiourme de Prévert (Fontaine, 1945, collection « L'âge d'or », illustré par Mario Prassinos) le prouve : édition originale numérotée sur vélin blanc. Un bel objet, un auteur connu, un prix de départ accessible.

Un exemplaire enrichi vaut-il toujours plus qu'un exemplaire broché d'origine ?

Pas automatiquement. La valeur d'un extra-illustrated copy tient à la cohérence entre les ajouts et l'ouvrage. Dans l'Agora de Baudu, l'ensemble a été constitué par l'artiste lui-même pour un destinataire précis : chaque pièce ajoutée documente la genèse du livre. C'est ce lien qui fait l'objet. Un exemplaire surchargé de pièces sans rapport avec le texte ne bénéficie d'aucune de ces qualités.

Un catalogue de libraire professionnel peut-il tromper ?

Non, et c'est une obligation déontologique. Membres du SLAM, nos descriptions nous engagent : l'état de conservation, l'origine de la reliure, les défauts éventuels sont mentionnés systématiquement. L'absence de la mention « édition originale » n'est jamais un oubli. C'est une information. C'est sur cette transparence que repose la confiance de nos clients.

Quels sont les synonymes de bibliophile ?

Amateur de livres rares, collectionneur, parfois bibliomane. Ce dernier terme n'est pas un strict synonyme : le bibliophile choisit et connaît ses livres, là où le bibliomane accumule. La nuance compte, car elle dit l'essentiel : la bibliophilie n'est pas une question de quantité.

Par où commencer ?

Parcourir notre catalogue est une première façon d'entrer dans la bibliophilie : plus de 13 000 titres, des éditions originales aux exemplaires uniques, classés et décrits selon les exigences du SLAM. Nous sommes également présents au Salon du Livre Rare de Paris et à l'ABAA New York Book Fair, deux rendez-vous où la conversation avec un libraire vaut tous les catalogues.

Débuter une collection est un moment important. Il mérite d'être bien accompagné. Nous contacter, c'est l'occasion de préciser ses goûts, d'orienter ses recherches, et d'éviter les erreurs que la passion seule ne prévient pas.

Pour aller plus loin

Sources

  • Anne Lamort, La bibliophilie, SLAM, 2021.
  • Pierre Dauze, Manuel de l'amateur d'éditions originales, Gallica/BnF.
  • Laurent Carteret, Le Trésor du Bibliophile romantique et moderne 1801-1875, 4 vol., Éditions du Vexin français et Laurent Carteret, 1976.
  • Gérard de Nerval, Les Filles du feu (Angélique, Sylvie), 1854.
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