Qu'est-ce qu'une édition originale ? Définition précise

Qu'est-ce qu'une édition originale ? Définition précise

Vous avez trouvé dans une boîte à livres, ou sur un vide-grenier, un exemplaire d'Une Saison en enfer de Rimbaud daté de 1873. Est-ce l'édition originale pour autant ? La réponse est loin d'être automatique : nulle part sur la couverture ne figure la mention magique « édition originale ». Et pour cause, elle n'y a jamais figuré.

Dans le marché du livre ancien, la distinction se chiffre. Un exemplaire de Cyrano de Bergerac affichant « 298e mille » se trouve pour quelques dizaines d'euros ; l'originale « sans mention », en bel état, dépasse couramment le millier. Pour Une Saison en enfer, l'écart entre une contrefaçon et l'originale Poot peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d'euros. C'est pourquoi le vocabulaire mérite d'être posé avec précision.

Qu'est-ce qu'une édition originale ?

La définition du SLAM est stricte : l'édition originale est la première édition imprimée d'un texte sous son titre, publiée avec l'accord de l'auteur (Anne Lamort, La bibliophilie : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sans jamais avoir osé le demander, SLAM, 2021. Source : www.slamlivrerare.org). Trois conditions donc : première impression, titre définitif, consentement de l'auteur. Ôtez-en une, le terme ne s'applique plus.

Pierre Dauze, dans son Manuel de l'amateur d'éditions originales (numérisé sur Gallica), posait la question différemment : selon lui, si une édition a été publiée à l'insu de l'auteur, elle n'en constitue pas moins, pour le bibliographe, la première édition en date. C'est exact sur le plan bibliographique strict. Mais l'usage professionnel contemporain, codifié par le SLAM, retient le critère du consentement. C'est cette définition qui prévaut dans les catalogues de librairie.

Édition originale et édition princeps : deux notions distinctes

Quand le texte en question a été rédigé avant l'invention de l'imprimerie, on parle d'édition princeps. Les œuvres de Cicéron, Virgile ou Aristote ont circulé en manuscrit pendant des siècles avant que Gutenberg et ses successeurs ne les mettent sous presse. Comme le formule Anne Lamort : « On parle d'édition princeps pour Cicéron, non pour Proust. » Un incunable peut donc être une édition princeps, c'est même souvent le cas pour les grands textes de l'Antiquité.

Préfaçon, préoriginale, contrefaçon, émission : quatre notions à ne pas confondre

Le vocabulaire bibliophilique est précis. Chaque notion a son utilité, comme les termes d'un contrat.

La préfaçon

Les éditeurs bruxellois du XIXe siècle étaient passés maîtres dans l'art de s'approprier les textes d'auteurs français. Informés avant la mise en vente des manuscrits, ils reproduisaient et commercialisaient les textes avant l'édition française. Alexandre Dumas fut l'une de leurs victimes privilégiées : Les Trois Mousquetaires paraissent dès 1844 à Bruxelles chez Lebègue et Sacré fils, soit un an avant l'originale parisienne parue chez Baudry. La préfaçon est donc première en date, mais pas en statut : le SLAM est très clair sur ce point. Les bibliophiles ont toujours accordé plus de valeur à l'originale, pourtant postérieure.

La préoriginale

La préoriginale est la publication d'un texte dans une revue avant sa parution en volume. Dix-huit poèmes des Fleurs du Mal de Baudelaire ont paru dans la Revue des Deux-Mondes en juin 1855, deux ans avant le recueil que Michel Lévy met en vente en 1857 : c'est lui, l'édition originale. Zola illustre encore mieux ce phénomène : la quasi-totalité des Rougon-Macquart a d'abord paru en feuilleton. Ces livraisons sont des préoriginales. L'édition originale est celle que Charpentier a mise en vente en librairie. Voir notre collection dédiée à Émile Zola

La contrefaçon

La contrefaçon est une édition pirate, sans accord de l'auteur ni de l'éditeur légitime, souvent sans mention d'imprimeur réel. Les indices existent, mais certaines contrefaçons ont abusé des bibliophiles les plus avertis.

L'affaire Latude en donne un exemple frappant : en 1787, ce prisonnier célèbre fait paraître ses Mémoires. Le succès est immédiat, la contrefaçon s'en empare aussitôt. Dans une lettre adressée au Garde des Sceaux, il dénonce un imprimeur qui a reproduit son texte sans autorisation et écoulé plusieurs milliers d'exemplaires clandestinement dans tout le Royaume, au mépris, écrit-il, de « 35 années de larmes ».

L'émission

Une émission désigne des exemplaires d'un même tirage mis en vente à des moments différents, parfois avec une nouvelle page de titre ou un changement d'adresse bibliographique. Anne Lamort cite le cas des Chants de Maldoror de Lautréamont, imprimés en 1869 : un premier lot est mis en vente cette année-là, mais face à l'insuccès, le reste ne sera remis dans le commerce qu'en 1874 avec une page de titre modifiée. Un seul tirage, deux émissions. La seconde est beaucoup plus répandue ; la première, infiniment plus rare. Identifier l'émission, c'est trancher, parmi plusieurs exemplaires d'apparence identique, lequel est le plus ancien, et donc le plus désirable.

Les critères matériels : ce que l'on regarde en premier

Le format et les mentions d'édition

La plupart des éditions originales littéraires des XIXe et XXe siècles sont imprimées en in-8, soit un format compris entre 20 et 25 cm. Un exemplaire sensiblement plus grand ou plus petit mérite d'être questionné. La mention « deuxième édition » ou « 224e mille » au dos d'un Gallimard n'implique pas que la première édition aurait dû porter la mention « première édition ». L'absence de numérotation est, paradoxalement, un signal positif.

La collation : l'outil du bibliophile

Vérifier la collation d'un livre, c'est s'assurer de sa complétude et, pour une édition originale, de sa conformité à l'état premier. Tout doit être contrôlé : nombre de pages numérotées, de feuillets non chiffrés, frontispice éventuel, présence ou absence d'un catalogue éditeur.

Cette vérification, instinctive pour un libraire aguerri, est le seul moyen de détecter un bon exemplaire. L'édition originale des Fleurs du Mal de Baudelaire (1857, Michel Lévy) l'illustre parfaitement. Condamné à amputer son recueil de six pièces, Baudelaire voit le stock se scinder en deux : les exemplaires complets des pièces condamnées, et les autres. La collation fait ici toute la différence.

Autre exemple : l'originale de Mort à crédit de Céline (Denoël, 1936). Certains passages jugés inacceptables par l'éditeur sont remplacés par des blancs, malgré l'opposition de l'auteur. Seuls 117 exemplaires hors commerce échappent à cette censure et donnent le texte intégral. L'édition originale existe donc en deux états distincts : les exemplaires expurgés, tirés à l'ordinaire, et les 117 non expurgés, hors commerce.

Nous disposons d'un exemplaire de grande pureté de la version expurgée de ce roman capital. Voir notre exemplaire de Mort à crédit

Les coquilles : ces fautes qui font foi

Dans certains cas, les fautes typographiques sont devenues des critères d'identification officiels. L'originale de Madame Bovary de Flaubert (Michel Lévy, 1857) paraît avec une faute au feuillet de dédicace : le nom de l'avocat Sénard y est orthographié « Sénart ». C'est cette coquille qui distingue le premier tirage de tous les suivants et qui devient, ironiquement, une garantie d'authenticité.

Le bibliomane Robert Pons de Verdun l'avait compris dès 1807, dans ses Loisirs : il y versifiait le bonheur de reconnaître la bonne édition à ses deux fautes d'impression caractéristiques, absentes de la mauvaise.

Les grands papiers, la justification de tirage

La justification de tirage, feuillet souvent placé en début de volume, indique le nombre d'exemplaires tirés sur tel ou tel papier dit « grand papier » : Chine, Japon, Hollande, pur fil. Ces exemplaires constituent le tirage de tête.

Les exemplaires du tirage courant n'en sont pas moins des originaux : d'autres critères matériels permettent de les identifier, notamment l'achevé d'imprimer. Dans un catalogue professionnel, l'absence de la mention « édition originale » n'est jamais un oubli. C'est une information. Quand nous ne la mentionnons pas, c'est que le livre n'en est pas une.

L'œil de la librairie KOEGUI : à défaut de grand papier, c'est le premier tirage qui compte. Pour La Peau de chagrin de Balzac (1831), c'est la vignette « au squelette » qui fait foi.

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Questions fréquentes

Quelle est la différence entre édition originale et édition princeps ?

L'édition princeps est la première impression d'un texte rédigé avant l'invention de l'imprimerie. On parle d'édition princeps pour Cicéron ou Virgile, jamais pour Flaubert. Pour les textes modernes : édition originale, première publication avec l'accord de l'auteur sous son titre définitif.

Une préfaçon est-elle une édition originale ?

Non. Une préfaçon est une impression sans autorisation de l'auteur. Elle peut être antérieure en date, mais elle n'a pas le statut d'édition originale.

Comment savoir si une édition originale est complète ?

Par la collation : on suit la pagination, on compte les feuillets et les figures. Chaque domaine a son ouvrage de référence, le Vicaire pour les romantiques, Carteret pour la fin du XIXe et le début du XXe. La BnF met à disposition ses notices bibliographiques pour les ouvrages conservés. Un exemplaire incomplet vaut sensiblement moins, même s'il s'agit de l'originale.

Que signifie l'absence de mention « édition originale » dans un catalogue professionnel ?

Elle signifie que le livre n'en est pas une. Dans un catalogue sérieux, cette absence n'est jamais un oubli.

Cette notion est-elle ancienne ?

Non. Le terme « édition originale » dans son sens bibliophilique moderne n'apparaît dans les catalogues de vente qu'à partir de 1841. Avant le XVIIIe siècle, les collectionneurs cherchaient la meilleure édition, pas la première.

 

Sources

  • Anne Lamort, La bibliophilie : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sans jamais avoir osé le demander, SLAM, 2013/2021. Source : www.slamlivrerare.org
  • Pierre Dauze, Manuel de l'amateur d'éditions originales, Gallica/BnF.
  • BnF, Éditions princeps et éditions originales. bnf.fr
  • Gabriel Vicaire, Manuel de l'amateur de livres du XIXe siècle, 1894 (Internet Archive).

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